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PORTRAITS DE LICENCIÉ-E-S # 24 : JEAN CHEMINADE, PARA-GRIMPEUR ET ANCIEN CHAMPION DE FRANCE
Publiée le 27 octobre 2026
Escalade - Para-Escalade
Pour ce vingt–quatrième portrait de bénévole, nous avons rencontré Jean Cheminade, para-grimpeur et membre du club Sud Oise Escalade.
Présentation de Jean Cheminade et de la Para-Escalade
Bonjour Jean, peux-tu te présenter ?
Je m’appelle Jean Cheminade, j’ai 46 ans et je suis responsable systèmes et réseaux chez Poclain. J’ai commencé l’escalade et la spéléologie à 6 ans avec mes parents. J’en ai fait activement jusqu’à la fin du lycée. Après, avec mes études et le manque de structures disponibles, j’ai dû arrêter. Mais j’ai repris l’escalade en 2010, vers mes 30 ans, et depuis je n’ai plus du tout arrêté.
Qu’est-ce qui t’a motivé à reprendre l’escalade ?
Chaque année, je proposais à un ami d’aller à l’escalade ensemble, mais il avait de moins en moins de temps. Donc, au bout d’un moment, je me suis dit que j’allais y aller seul. Alors, j’ai toqué à la porte de Sud Oise Escalade. Je leur ai expliqué que j’étais en situation de handicap moteur, que j’avais déjà pratiqué l’escalade et la spéléologie autrefois et que je souhaitais reprendre. Ils m’ont donc répondu : « Viens demain ! ».
La para-escalade : c’est quoi ?
La para-escalade c’est la pratique de l’escalade, en loisir ou compétition, adaptée aux personnes en situation de handicap. Donc, pour les catégories fédérales, ça rassemble les handicaps visuels, les amputés de bras/jambes ou encore les handicaps neurologiques. Mais il y a aussi tout un volet axé sur le sport adapté, par exemple pour des personnes autistes, trisomiques ou autres. Pour permettre à toutes ces personnes de pratiquer l’escalade en sécurité, et avec beaucoup de plaisir.
Peux-tu nous présenter ta catégorie RP3 ?
En para-escalade, chaque catégorie est divisée selon le degré de handicap : de 1 (handicap le plus lourd) jusqu’à 3 (handicap le plus léger). Aujourd’hui, ma catégorie est RP3, mais j’en ai eu plusieurs au fil du temps : RP2, NPD1, NPD2… les règlements ont évolué à travers le temps. Donc actuellement je suis en RP3, ce qui correspond aux handicapés moteurs les moins atteints neurologiquement.
Raconte-nous tes expériences aux Championnats de France de para-escalade.
Palmarès de Jean Cheminade – Championnats de France Para-Escalade
2022 : Troyes, 3e en RP2
2023 : Besançon, Vice-champion de France RP2
2024 : Tarbes, Champion de France RP2
2025 : Massy, Vice-champion de France RP3
Pour commencer, le championnat de 2023 était assez particulier car c’était censé être mon dernier Championnat de France. C’était le premier véritable Championnat de France de para-escalade post-Covid, et j’avais perdu des capacités pendant cette période. J’étais donc arrivé à Besançon en me disant : « Bon allez, cette année c’est le dernier. ». Puis finalement, au milieu de la première voie, je me suis dit « Je continue ! ». Cette année-là, j’ai terminé vice-champion de France (RP2). J’étais vraiment content de mon résultat, puisque je n’étais qu’à deux prises du champion.
À partir de là, j’ai décidé de me préparer au maximum pour l’année suivante. Donc, j’ai mis toutes les chances de mon côté, aussi bien dans ma préparation que dans l’anticipation du championnat. Celui de 2024 ayant lieu un samedi, j’ai pris un train de nuit le jeudi pour arriver à Tarbes et profiter du vendredi pour me reposer sur place avec mon épouse, afin d’être d’attaque le lendemain.
Concernant le Championnat de France en lui-même, c’est un peu comme toutes les compétitions : nous retrouvons les concurrents qui sont nos amis, nous découvrons les nouveaux arrivants et nous échangeons sur nos catégories. Au moment de s’échauffer avant les premières voies de qualification, chaque compétiteur entre dans sa bulle, suit son échauffement et donne le meilleur de lui-même.
En 2024, tout s’est très bien passé ! J’ai fini premier des qualifications, puis j’ai remporté la finale avec une belle avance. Le public était particulièrement actif car il y avait ma famille ! C’était la seule compétition où il y avait mes parents, ma soeur, son mari et ses deux petites filles avec leurs panneaux « Allez Jean ! ». C’était vraiment une expérience particulière de gagner le titre de Champion de France devant eux. Surtout que derrière, je savais que ça me permettrait de retourner en équipe de France.
Comment la para-escalade a-t-elle évolué ces dernières années ?
Quand j’ai repris en 2010, chacun faisait totalement comme il pouvait selon ses connaissances. Donc à l’époque, je n’avais pas identifié de vrais référents en para-escalade, en tout cas ce n’était pas mis en avant au niveau de la fédération.
J’ai eu la chance que Sud Oise Escalade m’accueille à bras ouverts. Au sein du bureau, il y avait des personnes avec le bon état d’esprit, ce qui a permis de facilement m’intégrer. Je n’étais pas “le grimpeur handicapé du club”, j’étais tout simplement Jean. Pendant quelques mois, certains adhérents n’osaient pas me donner de conseils, notamment sur le placement de mes pieds, par peur de me blesser. Jusqu’au jour où un nouvel adhérent m’a simplement dit “lève tes pieds”. Il est rapidement devenu un ami très proche. Il avait une sœur en situation de handicap donc il était déjà familiarisé avec le monde du handicap, c’est comme ça qu’il a osé me conseiller.
Aujourd’hui, j’ai le sentiment que tout le travail mené autour du développement de la para-escalade porte ses fruits. La vision du handicap change au niveau des dirigeants, et les clubs qui refusent d’accueillir des personnes en situation de handicap sont désormais rares. Les clubs n’ont pas forcément réponse à tous leurs questionnements, mais ils ont beaucoup plus d’éléments disponibles : contacts, fiches explicatives, vidéos montrant que c’est possible, … Par exemple, ce mois-ci, la FFME a publié une vidéo avec Mélissa Cesarone pour l’accueil de personnes déficientes visuelles.
FFME - Accueillir une personne déficiente visuelle en escalade (Mélissa Cesarone)
En termes de compétition, les choses ont beaucoup évolué. En 2012, quand j’ai fait ma première compétition de para-escalade, j’ai directement commencé par un Championnat du Monde (après un sélectif à Lyon réunissant seulement 9 participants, tous sélectionnés). À l’époque, la para-escalade était très embryonnaire. Sébastien Gnecchi, l’entraîneur de l’équipe de France, était notre principal interlocuteur. Il faisait beaucoup par lui-même, avec l’aide d’autres personnes qui gravitaient autour du projet.
Au fil des années, le nombre de participants a augmenté et les règles de compétition se sont structurées, avec l’apparition des premiers championnats départementaux, puis régionaux. L’année dernière, nous nous sommes retrouvés avec, à la même date, des championnats régionaux un peu partout en France. Là où les années précédentes, nous pouvions quasiment participer à tous les championnats disponibles en se déplaçant. C’est plutôt bon signe d’avoir ce genre de “problème”.
Entre 2012 et 2026, nous sommes passés d’un sport quasiment amateur à une pratique professionnelle pour certains, comme Aloïs Pottier, Solenne Piret ou encore Lucie Jarrige. Moi aussi, de mon côté, j’ai engagé un préparateur physique pour être au maximum de mes performances durant toute la saison. Tout se structure. Maintenant, les rassemblements de l’équipe de France sont gérés par trois entraîneurs et deux kinés. Ils sont présents aussi aux compétitions internationales, ce qui est vraiment un atout indéniable. Nous voyons qu’il y a des moyens qui sont mis en place et des personnes motivées derrière.
Selon toi, comment les clubs et la Ligue peuvent-ils contribuer au développement de la para-escalade à leur échelle ?
Il faut continuer à communiquer autour de la pratique de la para-escalade. L’un des vecteurs de communication le plus simple est la compétition, même si la para-escalade ne se résume pas qu’à ça car j’ai connu plein de sportifs (handicapés ou non) qui n’ont aucun intérêt pour la compétition. Il faut aussi donner des “tips”, comme la vidéo de la FFME sur l’accueil des personnes en situation de handicap, pour essayer de faire sauter les craintes. Car c’est normal de se poser des questions. Par exemple, quand un amputé du bras arrive on peut se dire “Est-ce qu’on va pouvoir le faire assurer ?”. Oui, on peut. Je me suis moi-même fait assurer, plein de fois, par des amputés d’un bras qui assuraient au grigri. Ou encore par des aveugles, simplement en se mettant d’accord sur une communication orale ou des informations transmises via la corde.
Ainsi, je pense que ce sont les deux principaux axes à utiliser : communiquer sur les échéances de compétition et continuer à vulgariser l’accueil des personnes en situation de handicap.
Un engagement bénévole fort au sein du club Sud Oise Escalade
Qu’est-ce qui t’a amené à intégrer le club de Sud Oise Escalade et à devenir bénévole ? Quelles sont tes missions ?
Tout d’abord, le club était juste à côté de chez moi. J’ai commencé par devenir responsable de créneau parce qu’ils avaient besoin de quelqu’un pour maintenir les créneaux sur lesquels je grimpais. C’était une première pierre à l’édifice, permettant de participer au bon fonctionnement de l’association.
Ensuite, j’ai eu l’opportunité de passer ma formation d’initiateur. J’ai commencé à encadrer les écoles le vendredi avec un groupe d’adolescents, et ça fait longtemps que je m’en occupe. L’échange avec les jeunes, je trouve ça extrêmement enrichissant : ils ont leur vision des choses, j’ai la mienne, et nous trouvons des moyens d’avancer en même temps. Je leur transfère ce que j’ai appris, aussi bien en escalade qu’en dehors. Nous les voyons aussi évoluer, entre le début et la fin d’année, ce ne sont plus les mêmes. Pour être honnête, c’est assez gratifiant de voir ça. Des années après, nous les recroisons avec des souvenirs très forts de ces périodes-là.
J’ai aussi été secrétaire du club pendant plusieurs années. Chaque début d’année, c’était une belle course pour saisir tous les dossiers.
Qu’est-ce qui te plaît dans ce rôle de bénévole ?
Tout simplement, participer à l’effort commun. Dans le cadre des cours ados, permettre aux jeunes de progresser et d’avancer dans l’escalade, mais aussi à côté.
Explique-nous ton arrivée au sein de la Ligue Hauts-de-France FFME.
Il y a bientôt deux ans, le président Cyril m’a proposé de rejoindre la Ligue pour aider à développer la para-escalade dans la région, aussi bien sur l’aspect loisir que l’aspect compétition. Même si j’ai un gros planning, j’ai accepté avec plaisir !
Présente-nous rapidement Sud Oise Escalade et les projets à venir pour le club.
Sud Oise Escalade a été créé dans les années 90. Le club oscille entre 200 et 220 adhérents et fait partie des plus gros clubs de l’Oise. Nous avons la chance d’avoir trois murs artificiels sur trois communes différentes, avec le site du Larris à proximité. C’est un club qui est orienté vers la pratique loisir. Nous avons quelques compétiteurs au sein du club, mais ce n’est pas le cœur de notre activité.
Le mur de Nogent-sur-Oise va être entièrement renouvelé. Ce sera un beau changement car c’est le mur sur lequel j’ai commencé l’escalade sur SAE au lycée. Nous aurons une structure entièrement nouvelle, avec des extensions d’entraînement à côté qui vont nous permettre de se renforcer côté “technique”.
Comme tous les ans, nous avons pour but d’augmenter progressivement la place pour les para-grimpeurs. Tous les 15 jours, mon groupe ados accueille deux jeunes en situation de handicap. Ici, nous sommes plutôt sur du sport adapté, mais c’est quelque chose auquel nous tenons beaucoup. Ça permet à nos ados d’être au contact d’autres types de handicap, d’échanger avec eux et de voir d’autres aspects de la vie. Mais aussi de faire leur partie de bénévolat : investir du temps au bénéfice d’un autre, c’est super important. Pour les deux jeunes accueillis, ces séances leur permettent de progresser physiquement et en autonomie, vis-à-vis de leur situation de handicap. À côté de ça, nous avons également quelques jeunes qui sont intégrés dans des cours à l’année, sur d’autres créneaux que le mien. Ils sont deux ou trois et viennent toutes les semaines. En interne, nous en avons discuté pour anticiper leurs difficultés et informer les encadrants.
Un parcours inspirant
Aurais-tu un ou plusieurs souvenirs en lien avec l’escalade à nous partager ?
Premièrement, j’ai rencontré ma femme à l’escalade. Puis, j’ai été marqué par toute l’aventure en équipe de France Para-Escalade. Même si c’était à l’aube de mes 40 ans, ça a permis d’augmenter ma confiance en moi. Et c’est quelque chose qui, selon moi, est toujours à travailler tout au long de sa vie.
Ensuite, même si j’ai toujours été sportif, arriver à faire des réalisations comme ça en tant qu’handicapé moteur, c’est marquant. Être sportif de haut niveau, être champion de France, être membre de l’équipe de France pendant 5 ans, ce n’est pas anodin.
Pour finir, quels conseils donnerais-tu à une personne qui souhaite commencer la para-escalade ?
Il ne faut vraiment pas s’interdire d’essayer, de toquer aux portes sans se poser de questions et de discuter avec les gens. Puis surtout, ne pas chercher à cacher son handicap. Parce que quelqu’un qui arrive en disant « Je suis handicapé moteur, j’ai telle difficulté et je voudrais essayer l’escalade », c’est sans commune mesure en termes d’accueil pour un club. Cela permet aux encadrants d’anticiper ces difficultés, ce qui fait finalement gagner du temps et de la confiance à tout le monde. Alors qu’une personne qui ne dit rien, met les encadrants devant le fait accompli et peut générer des peurs exagérées, aboutissant au final à des refus par précaution. C’est contre-productif. J’applique ça dans ma vie personnelle, sportive et professionnelle. Par exemple, dans mon CV il est marqué « Travailleur handicapé » et « Ancien membre de l’équipe de France Para-escalade ». Cela me permet de formaliser ma différence, mais aussi les forces qui vont avec. Donc oui, assumer son handicap c’est gagnant pour tout le monde.
Des questions sur la para-escalade ? Contactez la Commission para-escalade de la Ligue Hauts-de-France FFME :
Interview réalisée par Marine Mignotte, dans le cadre de la valorisation de l’investissement bénévole.
L’un de vos licenciés s’investit activement dans votre structure et voudrait participer à l’un de ces portraits ?
